Une exposition chronique aux conservateurs est associée à un risque plus élevé de diabète de type 2 et de cancers, notamment de la prostate et du sein. C’est ce que révèlent deux nouvelles études basées sur la cohorte NutriNet-Santé, lancée en 2009 et comptabilisant à ce jour plus de 182 000 participants. L’équipe composée de chercheurs de l’Inserm, de l’Inrae, de l’Université Sorbonne Paris Nord, de l’Université Paris Cité et du Cnam (équipe de recherche Cress-Eren) publient leurs nouveaux résultats dans le British Medical Journal (BMJ) pour la première étude sur le lien avec les cancers, et dans Nature Communications pour la seconde sur le diabète de type 2 (DT2).
Pour les auteurs, ces nouvelles données appellent à « une réévaluation des réglementations », « limiter l'utilisation de conservateurs inutiles » par les industriels et « soutiennent les recommandations du programme national nutrition santé (PNNS) invitant les consommateurs à privilégier les aliments frais et peu transformés ». Précédemment, des données de la cohorte NutriNet-Santé avaient pointé l’implication possible des nitrites et des émulsifiants dans la survenue de diabète de type 2 et de cancers.
Les conservateurs (additifs alimentaires) sont utilisés pour prolonger la durée de conservation de boissons ou d’aliments. Les chercheurs les ont classés en deux catégories : les non-antioxydants (« stricts »), inhibant la croissance microbienne ou ralentissant les changements chimiques conduisant à la détérioration des aliments (codes européens compris entre E200 et E299), et les antioxydants, retardant, ou empêchant, la détérioration des aliments en éliminant, ou en limitant, les niveaux d’oxygène dans les emballages (codes européens compris entre E300 et E399).
« Parmi les trois millions et demi d’aliments et de boissons répertoriés dans la base de données Open Food Facts World en 2024, plus de 700 000 contiennent au moins l’une de ces substances ; et 99,7 % des participants à la cohorte NutriNet-Santé ont consommé au moins un de ces conservateurs dans les deux premières années de suivi », a précisé Mathilde Touvier lors d’une conférence de presse. Au sein des cohortes étudiées, les chercheurs ont comptabilisé 58 conservateurs au total dont 33 au sens strict et 27 additifs antioxydants, présents majoritairement dans les préparations de fruits et légumes, de viandes transformées, de sauces ou encore de boissons alcoolisées.
Ils se sont penchés en particulier sur l’analyse du lien entre 17 substances prises individuellement et les pathologies étudiées, des conservateurs qui s’avèrent être consommés par au moins 10 % des participants de la cohorte. « La force de notre cohorte est qu’elle fournit des informations sur les noms commerciaux et les marques de plus de 3 500 produits industriels, cela nous permet de relier aux bases de données existantes comme Open Food Facts ou encore Oqali, et de les mettre en regard des données de dosage disponibles », détaille Mathilde Touvier.
« Des études expérimentales ont suggéré que certains conservateurs pourraient endommager les cellules et l’ADN et avoir des effets indésirables sur le métabolisme, mais les liens entre ces additifs et le risque de cancer et de diabète de type 2 restent à établir (et de maladies chroniques de façon plus vaste), explique la directrice de recherche Inserm. Il s’agit des deux premières études au monde sur les liens entre additifs conservateurs et incidence de cancer et de diabète de type 2. Bien que les résultats de ces deux études doivent être confirmés, ils concordent avec les données expérimentales suggérant des effets néfastes de plusieurs de ces composés ».
Leurs travaux ont été financés par le Conseil européen de la recherche (ERC Additives), l’Institut national du cancer (Inca), et la Direction générale de la santé (DGS).
Le cancer du sein particulièrement associé aux conservateurs stricts
Concernant le risque de cancer, les chercheurs ont inclus 105 620 participants ayant intégré la cohorte entre 2009 et 2023 (79 % des femmes et âge moyen de 42 ans). Au cours de la période de suivi (7,6 ans en moyenne), 4 226 participants ont eu un cancer : 1 208 du sein, 508 de la prostate, 352 colorectaux et 2 158 autres.
La consommation de conservateurs non-antioxydants est associée à une incidence accrue de cancer au global (HR = 1,16), de cancer de la prostate (HR = 1,12) et de cancer du sein spécifiquement (HR = 1,22). L’association avec le cancer est retrouvée pour six conservateurs (sur les 17 étudiés), dont les sorbates (risque global de cancer augmenté de 14 %), les sulfites (+ 12 %), les acétates (+ 15 %) ou encore les érythorbates (+ 12 %). De surcroît, la consommation régulière de plusieurs conservateurs – notamment non-antioxydants – expose à un surrisque de cancer par rapport à une consommation plus restreinte en nombre, un effet cocktail déjà décrit dans le diabète de type 2.
« Les mécanismes à l’œuvre pourraient être une altération des voies immunitaires et inflammatoires, avec une prolifération cellulaire accrue, un effet pro-oxydant, une cytotoxicité des phénomènes qui ont été reliés précédemment au cancer », détaille Anaïs Hasenböhler, première autrice des deux études.
Toutefois, Xinyu Wang et le Pr Edward Giovannucci d’Harvard (États-Unis), relèvent dans un éditorial du BMJ que « la modeste augmentation des estimations de risque de cancer » ne permet pas d’établir la causalité. « Des facteurs de confusion non mesurés ou résiduels ne peuvent être exclus, en particulier compte tenu des fortes corrélations entre certains conservateurs et leurs vecteurs alimentaires », ajoutent-ils, citant des aliments considérés eux-mêmes comme cancérogènes (viandes transformées et alcool). Les deux experts soulignent par ailleurs une puissance statistique insuffisante pour certains cancers spécifiques, tels que le cancer colorectal, même si la cohorte NutriNet-Santé est considérée comme la plus grande web cohorte de ce type dans le monde.
De plus fortes associations dans le diabète
Concernant le diabète de type 2, les chercheurs ont inclus 108 723 participants ayant rejoint la cohorte entre 2009 et 2023 (79,2 % de femmes, âge moyen de 42,5 ans). Au cours de la période de suivi (8,05 ans en médiane), ils relèvent 1 131 cas incidents de diabète de type 2.
Les consommations plus élevées de conservateurs étaient associées à une incidence accrue de 47 % de diabète de type 2 (+ 49 % pour les non-antioxydants et + 40 % pour les antioxydants), par rapport aux plus faibles niveaux de consommation. Le diabète de type 2 était particulièrement associé à 12 conservateurs (sorbates, sulfites, nitrites, acétates, ascorbate, alpha-tocophérol, extraits de romarin...). De plus, l’alimentation ultra-transformée était associée à une incidence plus élevée de diabète de type 2 (HR = 1,20).
« Ici, les mécanismes à l’œuvre pourraient être une altération du cycle de Krebs, une résistance à l’insuline, une perturbation du mycobiote… des phénomènes qui ont été reliés là encore au diabète de type 2 », ajoute de nouveau Anaïs Hasenböhler.
Des arguments pour réévaluer les réglementations
« Notre objectif est que ces résultats soient pris en compte lors de la réévaluation des réglementations régissant l’utilisation générale des additifs alimentaires par l’industrie alimentaire afin d’améliorer la protection des consommateurs », concluent les deux chercheuses Inserm. Mathilde Touvier souligne toutefois que les conservateurs, à l’inverse d’autres additifs alimentaires dits cosmétiques, ont une réelle utilité pour les consommateurs. « Il existe donc une balance bénéfice-risque à calculer », avertit-elle.
L’équipe envisage de s’intéresser à d’autres additifs alimentaires comme les colorants, le glutamate… mais également aux contaminations provenant des procédés de fabrication et de conditionnement. Enfin, si certains conservateurs ne semblent pas associés à un surrisque de diabète de type 2 ou de cancer, ils pourraient l’être pour d’autres maladies chroniques par exemple cardiovasculaires.
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