Le QUOTIDIEN : Quelle est la signification du tatouage ou du piercing dans nos sociétés contemporaines ?
DAVID LE BRETON : Tatouage et piercing témoignent d'une volonté de signer et de singulariser son corps, en se démarquant des autres. Avec cependant ce paradoxe que le choix des motifs n'étant pas infini, des milliers de personnes portent un tatouage identique ou d'inspiration semblable (seule une minorité se distingue en dessinant son motif). Ce paradoxe est révélateur de notre société individualiste et consumériste, où le monde de la consommation vient imposer des normes communes sur les individus.
Ce désir de singulariser son corps auquel répond aujourd'hui le tatouage est en rupture par rapport aux motivations des sociétés traditionnelles (on a découvert des tatouages sur des momies ; aucune société humaine ne maintient le corps à « l'état de nature »). Les marques corporelles signifiaient une identité commune, distincte des communautés avoisinantes, et inscrivaient une frontière avec les mondes animal, végétal ou divin.
Il y eut aussi les tatouages de stigmatisation, au Japon, ou sous la royauté en France : on flétrissait les personnes qui avaient transgressé la loi. Le tatouage est alors une marque de distinction, d'éjection et de déjection d'une société qui refuse des membres irrespectueux du code commun.
Comment le tatouage, de marginal, est-il devenu omniprésent ? De signe de reconnaissance d'une communauté, est-il devenu signe d'individualisation ?
Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, les décorations des corps des populations amérindiennes ou africaines rencontrées par les navigateurs ou conquistadors sont mises sur le compte d'une certaine sauvagerie. Sans oublier que l'interdit biblique (Dieu a créé l'homme parfait, pas question d'y ajouter ni retrancher quelque chose) perdure.
Il faut attendre l'expédition du Capitaine James Cook en 1769 à Tahiti pour que les membres d'équipage, émerveillés par les tatouages des habitants de l'île, les reproduisent sur leurs corps. C'est d'ailleurs Cook qui écrit dans son journal : « Ces hommes appellent ces motifs "tatoa" », qui donnera le mot tatoo. Le tatouage sera d'abord un fait de marin, avant de se diffuser à la population interlope des ports (truands, prostituées, soldats).
Ce n'est qu'au début des années 1990 que cette pratique marginale, contestataire à l'égard des pouvoirs institués, devient une forme d'esthétisation du corps, avant d'exploser à l'échelle planétaire ces dernières années. Les sportifs qui arborent leurs corps décorés dans les matchs et compétitions sont d'incroyables vecteurs : ils suscitent l'émulation et le désir d'identification.
Le tatouage reflète-t-il les inégalités sociales ?
Difficile à dire. Le tatouage se mondialisant, les différences de pratique entre les classes, voire entre les pays, tendent à s'effacer. Beaucoup de personnes issues des milieux populaires n'hésitent pas à investir dans de grandes pièces sur leur peau, tandis que les milieux bourgeois jouent à s'encanailler, même si les motifs peuvent être plus discrets.
Les distinctions selon le genre sont en revanche plus lisibles, les tatouages des hommes tirant vers l'offensif, la force, la résistance ou le courage, tandis que ceux des femmes évoquent via des figures animales ou végétales, le calme et la tranquillité (même si les sexes peuvent jouer avec les genres bien sûr).
Que dit de notre rapport au corps cette universalisation du tatouage ou du piercing ?
Le tatouage et le piercing, mais aussi les implants cutanés, en Amérique du Nord, le burning (se marquer au fer rouge) et des scarifications qui se veulent esthétiques, disent : « Mon corps m'appartient, j'ai le droit d'en faire ce que je veux. » On décide de la forme de son corps - comme on peut changer de sexe ou jouer sur les apparences pour subvertir les critères du masculin et du féminin. Le corps est devenu une matière première pour se construire une identité personnelle. Il n'est plus le lieu d'un destin, mais d'une fabrique de soi.
*Auteur de « Signes d’identité : tatouages, piercings et autres marques corporelles », ed. Metailié, 2002, « La peau et la trace : sur les blessures de soi », 2003 et « Anthropologie du corps et modernité » P.U.F.
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