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Comment devenir prix Nobel de médecine

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Publié le 20/10/2022
Loin d’un livre académique, le lauréat du prix Nobel de médecine 2022 nous conduit dans les coulisses d’une aventure avec ses moments d’euphorie et de détresse, celle de la recherche. Mais comme l’écrit Jean-Claude Ameisen dans sa préface, c’est aussi un beau récit d’apprentissage. À lire d’urgence.

Quel chercheur français oserait comme Svante Pääbo, prix Nobel de médecine 2022, afficher une transparence totale et nous faire partager sa vie intime et professionnelle dans un livre grand public ? Parler librement de sa bisexualité comme de l’ardente compétition à laquelle se livrent les grands laboratoires de niveau international. Mais au-delà de ces aspects privés, inconvenant dans le monde académique hexagonal, il nous donne les clefs pour comprendre comment la biologie moléculaire s’est donné un rêve impossible, celui de ressusciter un monde perdu avec le séquençage du génome de Néandertal. Si l’aventure a été belle, elle illustre aussi les métamorphoses de la recherche médicale si loin de la paillasse d’hier, qui se construit à partir d’une pluridisciplinarité, de consortiums internationaux et de budgets presque sans limites. Le fossé se creuse aussi entre l’Allemagne et la France dans ce domaine. Quelle fondation française à l’image de la Société Max-Planck accepterait de verser une somme de 5 millions de dollars supplémentaires à une unité de recherche afin de s’offrir le dernier cri en matière de matériel de séquençage ? Ce budget se révélera pourtant essentiel dans cette course au génome. Svante Pääbo témoigne de l’attractivité exercée par ces nouvelles institutions de recherche, ici à Leipzig, créées à la suite de la réunification de l’Allemagne et accueillant des chercheurs du monde entier, y compris français. Le déclassement de la recherche française est-il acté ? Jamais dans l’ouvrage de Svante Pääbo ne sont cités une université française, un centre de recherche qui serait en pointe dans ce domaine.

Revirements stratégiques

Mais pour revenir à cette transparence, fil rouge du livre, elle s’illustre avec l’honnêteté intellectuelle de l’auteur qui évoque certains revirements stratégiques. Accueillir par exemple une découverte majeure réalisée dans votre laboratoire qui contredit définitivement ce que vous aviez cru être vrai depuis votre entrée en recherche. Le génome des humains d’aujourd’hui, vous et moi, comprend bien de l’ADN néandertalien, en contradiction avec la théorie de la sortie d’Afrique défendue longtemps par l’auteur. Notre information génétique relève d’un métissage inattendu. Et n’est donc pas intégralement héritée de nos ancêtres africains. « Les Néandertaliens n’étaient pas totalement éteints. Leur ADN vivait encore dans les humains actuels », écrit Svante Pääbo. On n’en a pas fini de penser cette révolution conceptuelle. En attendant, le 10 décembre prochain, Svante Pääbo, né d’une liaison adultérine, évoquera-t-il lors de la remise du prix Nobel en son pays natal dans son discours ce père quasi inconnu déjà récipiendaire de la même distinction en 1982 pour sa découverte des prostaglandines et de la structure chimique de l’héparine, le médicament qui a sauvé la vie de l’auteur lors d’une embolie pulmonaire ? En tout état de cause, le lien ici triomphe d’une certaine morale. Et on ne peut que conseiller ce livre à toutes les générations de lecteurs, surtout les jeunes qui liront une histoire extraordinaire, celle d’une recherche jamais édifiante en train de se faire.

Néandertal,à la recherche des génomes perdus, Svante Pääbo, préface de Jean-Claude Ameisen, collection Babel Actes Sud , 394 pages, 9,50 euros.


Source : lequotidiendumedecin.fr