Fréquemment nos compatriotes pensent que les soignants libéraux n’ont pas de moralité et n’ont qu’une idée en tête : gagner de l’argent facilement sur le dos des contribuables. Aussi je m’empresse de corriger cette vision manichéenne au moyen de divers exemples qui nous montrent la difficulté, mais aussi la facilité que certaines personnes mettent en œuvre pour se décharger de leur propre responsabilité.
Le patient sans-abri qui doit rencontrer une assistante sociale
Ayant une activité bénévole dans un centre de sans-abri, j’ai été confronté récemment à une consultation quelque peu curieuse. Son motif était en relation avec une demande émanant d’une assistante sociale. Cette dernière souhaitait que je puisse établir un bon de transport pour que le patient se déplace à 30 km de là, le but étant de visiter avec une autre travailleuse sociale un appartement. Bien entendu j’ai expliqué rapidement que cette demande n’était pas logique car le système social français n’a pas à payer un taxi pour des démarches administratives. Ce qui m’a quelque peu irrité, c’est de voir que l’assistante sociale qui a été à l’initiative de cette consultation devait savoir que ce type de demande était tout à fait inapproprié.
La patiente avec des troubles psychiatriques qui souhaite intégrer un foyer
Tout aussi lunaire, la demande provenant d’une consœur qui travaille dans une unité d’infectiologie et qui souhaite m’envoyer (je suis le référent d’un LHSS = lits halte soins santé) une patiente dans une unité réservée aux sans-abri en convalescence. Ma structure est incluse dans un bâtiment recevant des familles, et des femmes violentées avec des enfants.
Ma collègue a pu s’entretenir avec la patiente qui nécessite des soins, je le reconnais, mais cette personne qui nécessite des soins urgents a une attitude ambivalente (elle est probablement schizophrène). Je la connais fort bien, et j’avais essayé plusieurs fois d’assurer une prise en charge de qualité pour cette personne qui s’enfuyait dès son arrivée en service de médecine.
Aussi j’ai refusé de l’accueillir dans notre structure pour plusieurs raisons : les risques infectieux engendrés par une observance mauvaise (nous ne devons pas perdre de vue que nous recevons dans notre unité des enfants), mais aussi du fait d’un manque de lit lors de la demande.
En fait il me semblait plus opportun de l’envoyer dans une unité psychiatrique sous contrainte. Il est vrai que cette situation est quelque peu dérangeante sur un plan éthique, mais il est important également de penser aux conséquences que peut avoir la transmission de certaines pathologies infectieuses sur la population rencontrée par cette patiente.
Le patient en soins palliatif sur une zone sans permanence de soins
Étant dans un secteur assez reculé (30 km du premier centre hospitalier), je suis régulièrement avec certaines consœurs et confrères de garde sur un territoire bien défini par l’ARS. Nous n’avons jamais rechigné à nous déplacer pour rencontrer un patient en difficulté sur notre zone, et nous nous réunissons très régulièrement pour discuter de nos disponibilités. De cette manière les patients nécessitant des soins le week-end, les jours fériés, et les soirs de 20 heures à minuit, sont tous pris en charge. Bien entendu en cas de problèmes vitaux nécessitant des moyens très spécifiques le SAMU vient nous épauler.
Depuis quelques années, le 15 nous demande de nous déplacer sur des territoires non pourvus en médecins de garde, cela afin d’éviter les déplacements des urgentistes. Cela me contrarie énormément, et je refuse dans la majorité des cas ces demandes sauf si le patient accepte de venir consulter à mon cabinet.
Il y a quelques jours de cela j’ai été appelé pour me rendre au chevet d’une patiente en fin de vie sur un secteur très éloigné du mien car aucun praticien n’assurait les gardes sur cette zone. J’ai bien entendu refusé ce déplacement car je considère qu’il n’est pas juste de demander à un médecin généraliste plus âgé que la majorité des confrères de cette zone de se déplacer. Il est difficile de faire le travail de collègues qui refusent d’assurer une permanence des soins (ils ne veulent pas sacrifier leur fin de semaine).
Néanmoins, je me suis quelque peu culpabilisé car je me suis dit que j’aurai pu être cette personne en fin de vie.
Un patient qui présente une dangerosité vis-à-vis d’une collectivité
Appelé en urgence un vendredi, j’ai dû résoudre alors que ma salle d’attente était bondée (je reçois sans rendez-vous les patients sans limitation, et quel que soit leur lieu de vie), le cas d’une personne hébergée dans un foyer qui exprimait sa volonté de tuer d’autres résidents (une voix lui avait commandé cet acte).
Par chance un infirmier psychiatrique hospitalier était sur place, mais curieusement il n’a pas pris d’initiative, et il est parti sans m’épauler dans les démarches nécessaires pour le faire interner. Il m’a fallu beaucoup de temps, et de réflexion, pour coordonner tous les acteurs en charge de l’hospitalisation de ce patient. Au bout du compte ce dernier est resté dans une unité du CHS départemental durant plusieurs semaines.
Le médecin généraliste libéral demeure la pierre angulaire du système de santé dans notre pays
Des exemples sur la place des généralistes
Ces différents exemples nous montrent que le médecin généraliste libéral demeure la pierre angulaire du système de santé dans notre pays. On le charge de tous les maux (organiques ou sociétaux), et on oublie quelque peu que c’est un être humain qui doit être respecté dans sa fonction qui s’étoffe de plus en plus.
Il est trop aisé de faire appel à lui pour résoudre des tâches ingrates que certains ne souhaitent pas effectuer, cela alors qu’ils sont en capacité de les faire.
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