Quand il arrive en France, Félipe Horta, anesthésiste-réanimateur brésilien, redoute moins les démarches administratives que les conversations avec les patients. « Au début, ça m’est arrivé. Il a fallu demander : est-ce que vous pouvez répéter ? » Et parfois, plutôt que d’avouer qu’il n’a pas compris, il préfère faire semblant. « Je m’apercevais que ce n’était pas trop important, donc je laissais tomber. »
Le problème ne vient pourtant pas nécessairement du vocabulaire médical. Selon Pascaline Faure, linguiste spécialisée dans les langues médicales et enseignante à la Sorbonne, « la langue qui va poser le plus de problèmes, c’est la langue des patients » : les expressions courantes, les métaphores ou encore les termes enfantins, comme « zizi » ou « nénette », « qui ne sont pas enseignés dans les cours de français médical ».
Avec parfois des situations cocasses. Un jour, Félipe Horta demande à un patient âgé depuis combien de temps il a « la sonde dans la bite ». « L’infirmière était [choquée]… et au début je n’ai pas compris. Et le patient, il a ri. » Le médecin avait simplement repris le terme appris auprès d’un collègue. Il s’était trompé de registre, pas de médecine. « À partir du moment où on va piocher dans la langue courante, voire la langue argotique, là, le Padhue n’a aucune chance de comprendre », souligne Pascaline Faure. Une difficulté d’autant plus importante que cette langue « est en constante évolution ».
Pour la Dr Babay Asma Rais, médecin généraliste arrivée de Tunisie et depuis reconvertie médecin psychiatre, le défi est aussi intérieur. « Au début j'avais tendance à penser en arabe. Parfois ce n’était pas très spontané quand je parlais. » Encore aujourd’hui, « il y a un travail psychique d’être dans la maîtrise». Mais sa langue maternelle est aussi devenue une force e. Dans son service, elle est régulièrement appelée pour échanger avec des patients arabophones. « Quand il s’agit de parler de ses émotions, c’est forcément plus authentique de parler dans sa langue maternelle », sourit-elle.
À l’hôpital de Château-Gontier en Mayenne, la question est prise en compte dès le recrutement. Pour le directeur Éric-Alban Giroux, la maîtrise de la langue est particulièrement essentielle en psychiatrie : « Comprendre la finesse des mots et la finesse des expressions est un essentiel. » Dans cet établissement rural, il insiste aussi sur la dimension humaine : « J’ai besoin d’avoir des gens qui, quand ils viennent ici, se sentent en confiance. »
Car pour ces médecins, apprendre le français ne consiste pas seulement à apprendre des mots. Il s’agit aussi d’apprendre à écouter, comprendre et se faire comprendre. Une étape indispensable avant d’affronter une autre épreuve : les épreuves de vérification des connaissances, un concours très redouté pour obtenir l’équivalence de diplôme.
Une série en cinq épisodes à retrouver sur le site du Quotidien du Médecin et sur toutes les plateformes d’écoute.
Réalisation : Aude Frapin et Léa Petit Scagnola
Sous la direction d’Anne Bayle-Iniguez et Audrey Chaussalet
Direction artistique : Polina Mangot
Avec l’aide de Coralie Horgue
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