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Dossier

Engagement

La double vie des généralistes engagés dans l'humanitaire

Publié le 15/11/2019
La double vie des généralistes engagés dans l'humanitaire


Entre leur cadre d’exercice habituel et leurs missions auprès de populations dépourvues, les généralistes investis dans l’humanitaire oscillent entre deux univers. Ils sont aussi tiraillés entre deux visions : la professionnalisation et le bénévolat.

« Médecin généraliste, H/F, mission humanitaire ». Le praticien qui cliquerait sur une telle annonce (fictive) risque de déboucher sur des propositions très différentes. S’agit-il d’une mission d’urgence à l’autre bout du monde ? D’un besoin d’assistance aux migrants dans la ville voisine ? D’un poste de coordination médicale dans la capitale d’un pays en crise ? D’une demande de bénévolat dans un village perdu dans la brousse ? Derrière le mot « humanitaire » se cachent des réalités multiples. Seul point commun entre elles : les généralistes y sont une ressource très demandée.

« Nous avons avant tout besoin de généralistes bénévoles qui viennent nous aider sur nos missions d’une dizaine de jours au Bénin et à Madagascar », explique par exemple le Dr Jean-François Millet. Ce cardiologue préside Humani Cher, une petite ONG née en 2018 à Bourges. Quelles sont les tâches confiées aux généralistes qui s’engagent à ses côtés ? « Il s’agit d’effectuer des consultations médicales gratuites auprès des populations », explique simplement le Berruyer, qui ajoute qu’Humani Cher intervient « dans des zones qui n’ont jamais vu de médecin ».

Exercer ou coordonner ? Deux visions s’opposent

Cette perception du généraliste qui interviendrait directement auprès des populations, en substitution aux praticiens locaux, est loin d’être partagée par tous dans le monde de l’humanitaire. « L’époque où les généralistes partaient soigner les petits Africains parce qu’il n’y a pas de médecin là-bas est révolue », estime le Dr Pierre Costes, ancien président de MG France, qui se consacre à l’humanitaire depuis qu’il s’est éloigné du syndicalisme. « Des médecins diplômés, il y en a plein dans ces pays », affirme-t-il, précisant aussitôt que cela ne veut pas dire que les généralistes français n’ont rien à leur apporter.

Au sein d’une ONG baptisée Data Santé, Pierre Costes participe par exemple à l’élaboration d’un dossier médical électronique capable de fonctionner dans les conditions réelles de la médecine générale dans bien des pays : « pas d’électricité en continu, pas d’Internet et pas d’informaticien pour la maintenance », résume l’ex-syndicaliste. Déployée à Madagascar et au Mali, cette solution baptisée Datasanté Box fonctionne en intranet sur smartphone, tablette ou ordinateur. Pierre Costes travaille aussi avec les facultés de ces pays pour y développer la médecine générale comme spécialité.

Un domaine en voie de professionnalisation

Entre la vision de Jean-François-Millet et celle de Pierre Costes, une grosse structure comme Médecins du Monde a clairement choisi. « Un généraliste qui part sur l’une de nos missions à l’étranger sera rarement dans du travail clinique, à moins que nous ayons ponctuellement choisi de prendre en charge une urgence », explique Hortense Baeyaert, responsable du pôle recrutement de la célèbre ONG. « En règle générale, les généralistes qui partent à l’international sont sur des postes de coordination médicale : ils font de la formation, de la supervision, de la gestion de projet, etc., et sont généralement sur des missions d’une durée de 6, 9 et le plus souvent 12 mois. »

Des durées difficilement compatibles avec l’installation en libéral. Hortense Baeyaert constate en effet une certaine « professionnalisation des métiers de l’humanitaire » : les soignants engagés avec Médecins du Monde sur des missions de coordination médicale, qu’ils soient médecins ou non, considèrent souvent cela comme une carrière. La médecine humanitaire est en effet de plus en plus spécialisée, et le DES de médecine générale ne suffit parfois pas pour l’exercer. « Une formation sur des thématiques précises, comme le VIH, la santé sexuelle et reproductive ou la gestion de projet est souvent nécessaire », note Hortense Baeyaert.

Concilier l’irréconciliable ?

C’est précisément contre cette professionnalisation que Jean-François Millet s’inscrit en faux. « Nous avons créé Humani Cher pour nous éloigner des grandes ONG, qui se sont elles-mêmes éloignées du terrain, et qui ont perdu de vue leur mission première qui était d’aller à la rencontre des populations, explique-t-il. Notre association à échelle humaine est très attachée à la notion de bénévolat. »

Voilà les généralistes sommés de choisir leur camp. Entre professionnalisation et spontanéité, n’y aurait-il donc pas de voie moyenne pour ceux qui souhaitent s’engager dans l’humanitaire ? Hortense Baeyaert veut croire que si. « Il y a au sein de Médecins du Monde la possibilité de s’engager dans des missions de bénévolat sur toute la France », explique-t-elle. « Il s’agit de personnes qui décident de donner un peu de leur temps, et pour les généralistes, c’est véritablement du travail clinique. » C’est en effet l’une des grandes évolutions de ces dernières décennies : il n’y a pas forcément besoin de voyager à l’autre bout du monde pour pratiquer la médecine humanitaire.

Et l’argent dans tout ça ?

Exercer la médecine générale en humanitaire ne permet pas de devenir riche. Les conditions financières pour partir varient largement en fonction des structures. Les missions pour les petites associations sont généralement bénévoles : le praticien paie lui-même son voyage et contribue parfois aussi au financement des activités. Mais pour les plus grosses associations, c’est différent. Chez MSF, par exemple, la première mission (12 mois) se fait sous le statut de volontaire, qui prévoit une indemnité non imposable de 1 134 euros nets par mois, plus une indemnité per diem destinée à couvrir l’ensemble du coût de la vie sur place. Ensuite, une fois que la première année est passée, le médecin est en CDD, et tout dépend du poste : la rémunération peut aller de 1 531 à plus de 4 000 euros bruts. Par ailleurs, quel que soit le statut du médecin qui part pour MSF, son billet d’avion, sa couverture santé, etc. sont pris en charge.

Adrien Renaud