Participer au mouvement de grève du 5 au 15 janvier 2026 ? Le Dr Martin*, généraliste dans le Nord, n’y a pas songé une seconde. « C’est un choix plutôt qu’une question de conviction », répond-il lorsqu’on l’interroge. Pour ce médecin exerçant en milieu rural, fermer son cabinet n’était tout simplement pas une option. « Quand nous médecins on fait grève, on pénalise les mauvaises personnes, c’est-à-dire les patients ! »
Dans son secteur déjà touché par la pénurie médicale, l’accès aux soins reste fragile. « Les habitants ont du mal à trouver un médecin traitant, et nous sommes en pleine épidémie », souligne-t-il. En plus de ça, le généraliste ne se retrouve pas dans les revendications du mouvement de grève : « L’alimentation du DMP fait déjà partie de notre quotidien et c’est un outil utile, pas une contrainte. Sur les arrêts de travail longs, un regard extérieur pourrait aider les médecins comme les patients. »
Pas le bon message
Du point de vue du médecin de famille installé depuis presque 30 ans, fermer son cabinet et suspendre son activité n’aurait pas envoyé le bon message à ses patients. « Bien sûr, chacun est libre de manifester et de défendre ses revendications, mais pas en prenant les patients en otage. Dire “je fais grève et tant pis pour eux” n’a aucun sens. Le message populaire n’est pas le même que le message politique, et nous, professionnels de santé, devons en tenir compte », insiste-t-il.
Nous avons un niveau de vie et un confort largement liés aux efforts de l’État et de la collectivité depuis toujours
Dr Martin*
En outre, le praticien s’interroge sur l’image renvoyée à la population. « Le patient malade, coincé chez lui et incapable de joindre un médecin, peut penser que ce sont les plus favorisés de la société qui font grève parce qu’ils estiment ne pas en avoir assez. Or il faut garder à l’esprit que nous sommes des privilégiés. » Pas à court d’arguments, il poursuit : « Depuis toujours, nous avons un niveau de vie et un confort largement liés aux efforts de l’État et de la collectivité. Comparées à ceux qui n’ont pas de travail, qui se lèvent à 5 heures du matin, font de longs trajets, se serrent la ceinture pour finir le mois et n’arrivent pas à remplir leur frigo, nos conditions sont favorisées. Il ne faut pas oublier que nos études ont été intégralement financées par l’État et que nos revenus dépendent de la Sécurité sociale, qui rembourse nos consultations à 100 % », souligne le généraliste.
Comme lui, les cinq médecins de sa maison de santé ont fait le même choix : continuer à travailler. « Beaucoup de patients nous demandent pourquoi on ne fait pas grève, alors on leur explique que si on avait suivi le mouvement il n’y aurait eu personne pour s’occuper d’eux… ». Anticipant déjà les remarques de ses confrères, il conclut sur un ton ironique : « Je préfère rester anonyme, un peu par peur de me faire casser la figure ! »
Les intérêts d’une minorité ?
À La Rochelle, le Dr Ismaël Nureni Banafunzi, généraliste et adhérent du Syndicat de la médecine générale (SMG), partage le même raisonnement mais y ajoute une dimension plus politique. « Les médecins font partie des 10 % les plus riches de la population. Ce mouvement de grève défend surtout des privilèges corporatistes et les intérêts financiers d’une minorité. Il ne faut pas oublier qu’au départ, ce mouvement était centré sur la limitation des dépassements d’honoraires, le contrôle des augmentations de profits et la lutte contre la réduction d’abattements fiscaux alors que notre priorité doit rester les patients », cadre le généraliste, opposé à cette grève.
Ce mouvement de grève défend surtout des privilèges corporatistes
Dr Ismaël Nureni Banafunzi, généraliste à La Rochelle et membre du SMG
Si le SMG auquel il adhère s’est effectivement opposé au projet de loi de financement de la Sécu, les critiques concernent surtout la fragilisation de l’accès aux soins. « Pour nous, les mesures irritantes étaient celles qui pénalisaient les patients », explique le généraliste. Il cite le doublement des franchises (mesure à laquelle le gouvernement a renoncé) ou la taxation sur les mutuelles santé (disposition conservée). Sur d’autres points conflictuels, comme les mises sous objectifs (MSO) en première intention ou le DMP, il contextualise : « Il ne s’agit pas de défendre une liberté financière ou d’éviter des sanctions, mais d’interroger l’efficacité des outils, leur impact thérapeutique et les questions liées au consentement des patients », insiste-t-il. Pour le reste, la philosophie de ce conflit ne lui convient pas du tout. « Ce mouvement est surtout porté par des médecins spécialistes ou de cliniques privées pour défendre les dépassements d’honoraires, ce qui accroît les inégalités d’accès aux soins. Nous nous opposons au secteur 2, et plus encore au secteur 3 », conclut-il.
Une grève un peu fourre-tout ?
Un avis partagé par la Dr Mady Denantes, généraliste dans une maison de santé du 20e arrondissement de Paris. « Le jeu n’en vaut pas la chandelle. Nous sommes en pleine période épidémique et l’hôpital public est déjà sous tension. Cette grève met en danger le service public auquel je suis très attachée. Le 5 janvier, au retour des vacances, ce n’était pas le moment », explique-t-elle. Pour elle, l’enjeu principal reste l’accès aux soins et la lutte contre les inégalités sociales de santé. « Ce qui met en danger notre système, c’est le dépassement d’honoraires, le secteur 2, et je ne parle même pas du secteur déconventionné. C’est gravissime pour l’avenir de l’accès aux soins de nos concitoyens ! La Sécurité sociale est un bien commun, c’est le seul patrimoine des plus vulnérables, et nous devons la protéger car il est en danger ! »
Elle souligne toutefois le rôle positif de la lutte syndicale, qui a permis le retrait du projet de doublement des franchises. Mais la généraliste ne se retrouve pas dans ce mouvement de grève. « Le fait que ce soit polysyndical, on s’y perd. Moi, j’ai choisi mon syndicat, et je n’ai pas les mêmes objectifs que l’UFML-S ou Médecins pour demain. Je ne partage pas leurs valeurs, donc je ne fais pas grève avec eux ! », déclare-t-elle. « Utiliser une telle arme dans notre monde en si grande difficulté, avec des gens aussi vulnérables, non, clairement, je ne suis pas ! »
Nous sommes financés par l’argent public, nous participons à un service public
Dr Dora Lévy, généraliste à Paris
La Dr Dora Lévy, généraliste à Paris, juge également ce conflit corporatiste. « Je ne fais pas grève parce que je ne me reconnais pas dans les revendications portées par les syndicats, explique-t-elle. Je n’ai pas de problème avec l’idée de contraintes ou de contrôles sur notre pratique : la contrainte peut aussi être gage de qualité. Nous sommes financés par l’argent public, nous participons à un service public, et je défends davantage cette logique que des intérêts corporatistes liés à la liberté d’exercice. » Quant aux arrêts de travail, elle n’a pas de réticence au principe d’un contrôle de la Sécu, jugeant que les arrêts de complaisance restent très minoritaires. Et de conclure, sévère : « Faire grève dix jours, en pleine épidémie hivernale, avec un hôpital public sous tension, pour ce type de motifs, me choque. Les vrais freins à l’accès aux soins, je les vois tous les jours dans ma pratique : des dépassements abusifs, des patients qui n’arrivent pas à obtenir une IRM, des délais interminables pour voir un cardiologue ou un spécialiste, notamment à Paris. C’est là-dessus que nous devrions nous battre. »
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