Spécialités de bloc : un exil symbolique face aux menaces contre le secteur 2

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Publié le 14/11/2025
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Grève des blocs à partir du 5 janvier, « exil symbolique » à Bruxelles : les menaces qui planent sur le secteur 2 poussent les spécialistes de plateaux techniques à préparer leur riposte. Ils dénoncent le risque d’asphyxie économique. Et leur colère pourrait faire tache d’huile.

Selon les chirurgiens, la liberté tarifaire conditionne la « survie des entreprises libérales médicales »

Selon les chirurgiens, la liberté tarifaire conditionne la « survie des entreprises libérales médicales »
Crédit photo : BURGER/PHANIE

Les praticiens de secteur 2 peuvent souffler, du moins pour l’instant. L’Assemblée nationale a rejeté le week-end dernier la mesure gouvernementale qui prévoyait de surtaxer par décret les dépassements d’honoraires afin d’endiguer leur croissance évaluée à + 5 % par an depuis 2019. Mais le combat est loin d’être achevé et les spécialités de bloc opératoire, notamment, restent l’arme au pied.

« S'ils touchent au secteur 2, on s'arrête ! », résume sans fard le Dr Loïc Kerdiles, président du Syndicat des anesthésistes libéraux (AAL). Difficile d’être plus explicite : en réponse aux « coups de boutoir » lancés contre cet espace de liberté tarifaire dans le budget de la Sécu (PLFSS), les praticiens des plateaux techniques lourds ont affiché leur volonté de riposter avec un mouvement de grève des blocs planifié du 5 au 19 janvier 2026. Pour exprimer leur courroux, ils procéderont à un « exil symbolique » de quelques jours à Bruxelles, à l’appel unitaire du syndicat Le Bloc – alliance des chirurgiens de l’UCDF, des gynécologues-obstétriciens du Syngof et des anesthésistes de l’AAL – et des chirurgiens urologues français (SNCUF).

L’objectif de cet exil est de marquer le « rôle crucial » des spécialités de bloc opératoire dans l’accès aux soins sur l’ensemble le territoire, rôle que seule la pratique de compléments d’honoraires permet d’assumer, dans un contexte de flambée des charges et de gel des tarifs de la CCAM technique. « À eux seuls, nos frais de fonctionnement [personnel, matériel, assurances, locaux, NDLR] comptent pour la moitié de notre chiffre d’affaires », souligne le Dr Didier Legeais, au nom des chirurgiens urologues. L’inflation et l’augmentation des charges viennent également grignoter le chiffre d’affaires. « Le secteur 2 est indispensable », martèle l’urologue de Grenoble, alors que les dépassements ont représenté 4,5 milliards d’euros au total en 2024.

Un premier contingent de 1 500 spécialistes

Nombre d’actes techniques « n’ont pas connu de réévaluation tarifaire depuis trente ans », se désole le Dr Philippe Cuq, président des chirurgiens de l’UCDF. En clair, la liberté tarifaire conditionne la « survie des entreprises libérales médicales », juge le chirurgien vasculaire toulousain, cheville ouvrière de la contestation du bloc opératoire.

Même si les spécialistes ont obtenu un sursis sur le front parlementaire, la rébellion des spécialistes de plateaux techniques trouverait un écho croissant auprès des quelque 16 000 chirurgiens, 1 000 gynécologues-obstétriciens et 3 000 anesthésistes. Pour l’heure, un premier contingent de « 1 500 spécialistes » ont répondu présents à l’exil bruxellois début janvier, s’acquittant de leur réservation d’hôtel. Quelque 80 autocars sont affrétés au départ de Paris. Au programme de cette escapade : transferts, brainstorming syndical mais aussi journées de découverte de la capitale belge, pour un tarif compris entre 870 euros et 1 180 euros. Jusqu’à « 3 000 ou 4 000 » confrères pourraient se mobiliser, veut croire le Dr Cuq. « On a choisi Bruxelles, pas Ibiza… », souligne-t-il.

La grogne pourrait s’amplifier si d’autres syndicats ou spécialités rejoignent le mouvement. « Nous avons échangé avec Le Bloc et réfléchissons aux actions à mener face aux attaques frontales contre la médecine libérale », confie le Dr Jérôme Marty, chef de file de l'UFML-S. La Dr Sophie Bauer, présidente du SML, déclare « ne rien s’interdire », y compris de participer à l’« opération Bruxelles » si la menace perdure. Fin octobre déjà, la CSMF dénonçait la « fiscalisation punitive » sur le secteur 2, « condamnant la médecine libérale à l’asphyxie économique ». D’autant que certains élus vont beaucoup plus loin en réclamant un plafonnement strict des dépassements, voire l’interdiction pure et simple de toute nouvelle installation dans le secteur à honoraires libres.

Je suis choqué par la haine de l’exercice libéral dans les débats à l’Assemblée nationale

Dr Philippe Cuq, président de l’UCDF

Pas en reste, la jeune génération prend au sérieux les menaces sur le secteur 2, qui séduit aujourd’hui trois quarts des nouveaux spécialistes installés. « Nous sommes en train de recenser les internes qui voudraient le cas échéant participer à cet exil à Bruxelles », confie Mélanie Debarreix, interne en radiologie et présidente de l’Isni.

Déterminé à maintenir la pression, Le Bloc dressera chaque quinzaine l’état des lieux du nombre de médecins mobilisés. « Je suis choqué par la haine de l’exercice libéral dans les débats à l’Assemblée nationale », martèle le Dr Cuq, qui ne fait pas mystère de son objectif : « Créer début janvier une situation sanitaire politiquement insupportable, quel que soit le gouvernement en place. »

Secteur 2 : un sursis mais Rist veut relancer le chantier

Les députés ont supprimé, dimanche, la surcotisation sur le secteur 2 imaginée par le gouvernement. Cet article 26 prévoyait de surtaxer les revenus issus des dépassements (et de l’activité non conventionnée) en permettant au gouvernement de rehausser par décret une cotisation que les médecins en secteur 2 paient déjà sur leurs suppléments (3,25 % aujourd’hui). L’amendement de suppression de l’article a été adopté avec les voix des députés Renaissance, Horizons, LR, RN et leurs alliés, ainsi que les communistes et indépendants Liot. Le rapporteur Thibault Bazin (LR) a expliqué que la pénalisation aurait frappé « indistinctement » l’ensemble des praticiens de secteur 2 quelle que soit leur pratique tarifaire. À l’inverse, le PS, LFI et les Écologistes ont voté contre la suppression, affichant leur volonté d’encadrer les « dérives tarifaires ». La ministre a annoncé vouloir entamer des discussions sur le secteur 2 « dans les prochaines semaines » sous la houlette de la Cnam, « avec les médecins, les associations de patients et les complémentaires ».

François Petty et Cyrille Dupuis

Source : Le Quotidien du Médecin