« Mettre le maximum de gens à l’abri ! » : dix ans après le Bataclan, le médecin-chef de la BRI raconte

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Publié le 13/11/2025

Dans la soirée du 13 novembre 2015, le Pr Denis Safran, médecin chef de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) faisait partie de la première colonne à pousser les portes du Bataclan alors que les terroristes étaient toujours dans les lieux. Extraction pour mettre le maximum de gens à l’abri, triage médical des blessés : dix ans après les attentats, l’ancien chef de service d’anesthésie-réanimation de l’hôpital Georges-Pompidou livre son témoignage au Quotidien.

Crédit photo : Sabrina Dolidze

LE QUOTIDIEN : Vous avez été le premier médecin à pousser les portes du Bataclan le 13 novembre 2015 au soir, que découvrez-vous ?

PR DENIS SAFRAN : Bien avant d’ouvrir les portes, il s’est passé beaucoup de choses. Quand nous sommes arrivés avec la BRI, dans la rue perpendiculaire au Boulevard Voltaire [Le Bataclan est situé au numéro 50, NDLR], et que nous avons formé la colonne d’intervention sur les trottoirs, il y avait déjà des blessés dans les courettes. J’ai été sollicité par une personne à leurs côtés pour les voir – je suis repérable, j’ai un gros écriteau médecin dans le dos – et je me suis rendu auprès d’eux. Mais il se trouve qu’il y avait quelqu’un qui disait être médecin. J’ai rejoint ma colonne et nous sommes arrivés devant le Bataclan.

C’était le chaos total. La vitrine du café à côté était explosée, il y avait des chaises partout et des débris de verre, mais surtout des blessés et des morts, déjà, dans le hall d’entrée du bâtiment. Quand le chef de colonne a ouvert la porte du Bataclan pour voir la fosse, j’ai su immédiatement que nous étions vraiment dans la catastrophe : des dizaines, voire des centaines de gens étaient couchés les uns sur les autres. Des gens en travers des fauteuils, manifestement inanimés. Je me suis dit d’emblée : “ceux-là, ils sont morts !”

Quelle est la mission du médecin de la BRI dans une telle situation d’horreur et de chaos ?

Normalement, le rôle du médecin d’une unité de niveau 3, c’est d’être dans sa colonne pour prendre en charge sans délai un fonctionnaire de police de sa colonne qui serait blessé. C’est cela sa mission première. Mais bien entendu, le médecin a beau être médecin de police, il reste médecin, donc il va s’occuper de tous les blessés.

Quand la colonne est entrée dans le hall, je me suis arrêté à la porte de la fosse. J’ai vu des gens arriver au niveau du signal de sortie, complètement affolés mais parfaitement valides, des gens qui arrivaient en boitillant, plus ou moins éclopés, puis des vrais blessés graves, tirés ou portés par leurs copains.

Votre premier objectif ?

Dans une telle situation, le but n’est pas de faire de la médecine sophistiquée. L’objectif immédiat c’était de mettre le maximum de gens à l’abri. Parce que quand on arrive dans ce truc-là, l’attentat est toujours en cours, même si ça ne tirait plus à ce moment précis. Mais l’idée en tête, c’est que, un, ça va tirer, deux, les terroristes sont toujours dans les lieux et on ne sait pas où ni combien ils sont exactement, et trois ils ont peut-être des complices à l’extérieur qui vont nous attaquer par-derrière. En outre, le bâtiment est peut-être piégé et peut exploser à tout moment. On a tout ça en tête.

Comment avez-vous réagi ?

L’objectif du médecin dans cette situation exceptionnelle, comme celui du médecin militaire en théâtre d’opérations, c’est de faire sortir les gens le plus vite possible. Pour les blessés graves : faire les gestes salvateurs dans la mesure du possible. Mais le médecin tout seul n’a pas grand-chose : quelques pansements spécifiques pour faire deux ou trois garrots, après je n’avais plus rien. Je découpe des T-Shirts pour faire des tampons, on essaie de limiter les hémorragies mais je le répète il faut surtout faire sortir les gens pour aller dans une zone sécurisée, là où il y a les vrais secours qui s’organisent.

“Les morts, on n’y touche pas mais ceux qui manifestement saignent et risquent de mourir d’une hémorragie, il faut les faire sortir en priorité

Cela s’appelle l’extraction. Il faut qu’elle se fasse le moins possible dans le désordre. Avec aussi un “triage” médical même si je n’aime pas le mot. Les morts, on n’y touche pas mais ceux qui manifestement saignent et risquent de mourir d’une hémorragie, il faut les faire sortir en priorité. Sachant, encore une fois, que des terroristes sont toujours dans le bâtiment.

Comment êtes-vous devenu médecin-chef de la BRI ?

C’est mon appétence forte pour le terrain qui m’a conduit à créer le groupe de soutien médical opérationnel de la BRI en 2011. À l’époque j’étais réserviste à la brigade de sapeurs-pompiers de Paris en plus d’être chef de service hospitalier à l’hôpital Georges-Pompidou. Je savais que l’unité d’intervention du Raid était médicalisée depuis plus de quinze ans ; le GIGN l’est par nature parce que son unité militaire est médicalisée par le service de santé des armées. Je ne comprenais pas pourquoi la BRI ne l’était pas. J’ai donc proposé cette évolution à la préfecture de police de Paris, qui l’a officialisé par arrêté en mai 2011.

Un conseil pour les futures générations de médecins qui voudraient marcher dans vos pas ?

C’est très simple : pour faire ce boulot-là, il faut être urgentiste ou anesthésiste-réanimateur. En particulier un urgentiste extrêmement rompu à l’activité préhospitalière. À la BRI, il n’y a que des médecins de la brigade de sapeurs-pompiers de Paris, c’est-à-dire des médecins militaires ou apparentés qui sont déjà formés pour travailler dans une unité constituée.

Propos recueillis par François Petty

Source : lequotidiendumedecin.fr