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Dossier

Journée mondiale

Le diabète, la plus connectée des maladies

Par Hélène Joubert - Publié le 13/11/2015
Le diabète, la plus connectée des maladies

visuel Diabéto 2
Phanie

Avec 60 % des patients ayant déjà téléchargé au moins une application en rapport avec leur maladie, le diabète n’a pas échappé à la révolution numérique. Mais pour quels bénéfices pour les malades ? Avec quelles conséquences pour les soignants ? À l’occasion de la Journée mondiale du diabète gros plan sur le e-diabète.

Applications mobiles pour le comptage des glucides, glucomètres ou encore carnet de suivi des glycémies connectés… Habitués à surveiller leur glycémie, les diabétiques font figure de pionniers de la santé connectée. De fait, selon une étude de juin 2015 du laboratoire d’idées « le Lab e-Santé » menée avec la Société francophone du diabète, alors que dans le diabète près de 6 patients sur 10 ont déjà téléchargé une application mobile (mApp), ils ne sont que 15 % pour les autres maladies.

Pour un diabétique sur deux utilisant des mApps, celles-ci sont devenues incontournables. Dans 50 % des cas, il partage les données recueillies avec son médecin alors que plus de la moitié des personnes n’ayant pas téléchargé de mApp seraient prêtes à le faire sur conseil médical.

Au-delà des applications, plus de 20 % des diabétiques possèdent des objets connectés de santé : un glucomètre pour 29,2 % et un tracker (capteur) d’activité pour 27,3 %. Néanmoins, les applications et les objets connectés resteraient sous-utilisés. Selon une étude récente, seuls 12 % des diabétiques de type 1 ont téléchargé régulièrement leurs données d’auto-surveillance glycémique et 5 % les ont analysées.

L’appétence des diabétiques pour ces dispositifs est certaine, et à la mesure de l’offre ! Début novembre 2015, près d’un tiers des 17 000 mApp disponibles en France était dédié à la santé. À elles seules, trois thématiques (diabète, facteurs de risque CV et observance-gestion du traitement) se taillent la part du lion et représentent un quart des applications.

Le diabétique, un patient multiconnecté

Mais comment le diabétique est-il connecté ? D’abord grâce à des applications connectées non communicantes, typiquement le comptage des glucides du repas, les carnets glycémiques électroniques et apparentés ou les systèmes d’aide à la décision rapide. Par exemple, sur la base du taux de glycémie et selon la composition du repas, des mApps calculent la dose d’insuline rapide à s’injecter à partir de la prescription habituelle.

D’autres systèmes, dits communicants, permettent le transfert automatique des données vers le médecin et un retour par le soignant. Des systèmes font remonter le poids ou la tension artérielle mais l’exemple emblématique est celui des lecteurs glycémiques avec transmission aux soignants autorisés. Même les pompes à insuline suivent la tendance avec une évolution vers des pompes « intelligentes » et connectées associant un monitoring du glucose en continu avec un logiciel sur ordinateur qui pilote les bolus et télétransmet aux soignants les données de glycémies et d’insuline.

Les systèmes mixtes vont encore plus loin. Ils englobent des interactions automatisées entre le dispositif et le patient, auxquelles s’ajoute une télésurveillance par des professionnels de santé type infirmière de « télémédecine » ou médecin en 3e recours. Pionnier, le logiciel Diabeo est un carnet électronique pour les patients traités par insulinothérapie basal-bolus qui délivre des conseils sur les doses à injecter, la quantité de glucides nécessaire, etc., en fonction du quotidien du patient, avec la possibilité d’un télésuivi à distance et de téléconsultations. Un système flexible d’alertes d’utilisation (pannes) ou de résultats (hypo ou hyperglycémies…) est même possible.  Mais pour quel bénéfice ?

Le défi de l’évaluation

Dans l’immense majorité, les dispositifs connectés pèchent par le manque d’évaluation clinique. Certains ont toutefois relevé le défi. Une étude de 2013 a chiffré une réduction de l’incidence des hypoglycémies nocturnes sévères par un facteur 3,6 chez des diabétiques de type 1 ne les ressentant plus et utilisant un système couplant une pompe–mesure continue du glucose-fonction « Hypo stop ». Le système Diabeo a permis un gain de 0,9 % d’Hba1c. Une solution proche a, pour sa part, montré que l’éducation thérapeutique menée grâce aux échanges via l’interface médecin/patient avait diminué le nombre de visites de 30 % chez le généraliste, avec une amélioration de 0,6 % d’HbA1c.

Globalement, « les objets connectés remontant des flux d’informations (en particulier glycémies) vers le médecin, et sans retour automatique en temps réel et/ou différé, ont rarement démontré une amélioration de l’HbA1c, pointe le Pr Alfred Penfornis (CHU Sud francilien, Corbeil-Essonnes), faute d’organisation du temps médical et de rémunération. À l’inverse, les outils comportant un retour automatisé vers les patients ont démontré un bénéfice objectif sur la réduction des hypoglycémies par l’arrêt automatique des pompes avant hypo prévisible et l’amélioration de l’HbA1c par l’adaptation automatisée des doses d’insuline ».

Dispositif médical ou simple gadget ?

Reste qu’en dehors du marquage CE obtenue par une poignée d’applications ou de la reconnaissance de « dispositif médical » attribués à une petite dizaine d’objets connectés, il n’existe pas encore de validation « qualité. « Est dispositif médical (DM) tout objet ou logiciel ayant une finalité médicale dans le sens du soin, souligne le Dr Jacques Lucas, vice-président du CNOM et coordonnateur du Livre Blanc sur la Santé connectée (janvier 2015). D’où les réflexions actuelles en vue d’un processus aujourd’hui inexistant de « labellisation » d’objets ou d’applis, n’ayant pas le statut de DM ».

En attendant, sur quels critères fonder son choix ? La logique des app’stores est de mettre en avant les produits les plus téléchargés. Or la qualité doit entrer en ligne de compte avec « un contenu médical validé, pertinent, et dont l’usage (intérêt, ergonomie etc.) est approuvé par les usagers auxquels elle est destinée », insiste le Dr Guillaume Marchand, médecin et co-fondateur de Dmd Santé, un site internet indépendant spécialisé dans l’évaluation collaborative des applications santé.

Autre bémol : si l’e-santé se veut au service du diabétique, l’écueil serait de finalement réduire ses compétences et de le rendre dépendant de la technologie et des soignants. C’est trop souvent le cas, d’où la mission que s’est donnée « DiabèteLab », groupe de réflexion français, qui réunit patients, industriels, professionnels et autorités de santé, afin d’associer la vision ingénierie et les besoins des malades. Pour le Pr André Grimaldi, diabétologue au CHU Pitié Salpêtrière : « La santé connectée doit apporter des compétences au patient, accroître son autonomie, diminuer son angoisse en lui donnant le sentiment d’une plus grande maîtrise de sa maladie. D’où une réflexion sur la nécessité d’intégrer le maniement de ces outils à l’éducation thérapeutique du patient et de ne pas les concevoir comme une alternative à cette éducation ».

« L’avantage côté médecin sera de dégager du temps médical au moyen d’une surveillance à distance, espère le Dr Lucas. Ces solutions numériques offriront la possibilité d’espacer les consultations physiques et de consacrer plus de temps à l’éducation thérapeutique. » Pour l’ensemble des acteurs, la santé connectée est vue comme un auxiliaire technologique dans la relation médecin/patient.

Dans ce contexte, la question de la valorisation reste en suspens. « Cette surveillance du médecin des paramètres virtuels est une activité bien réelle et devra être valorisée, forfaitairement plutôt que rémunéré à l’acte », poursuit le Dr Lucas.

Autre impératif : la sécurité. Les objets connectés utilisés dans le domaine de la santé ou du bien être devront garantir une sécurité sanitaire, quant à la fiabilité de la grandeur mesurée et à la protection des données personnelles de santé. Des réflexions sont en cours, conduites par le ministère de la Santé, avec d’autres parties prenantes comme la HAS, l’ANSM, le CNOM, etc.

Un progrès pour tous ?

Alors, dans quelques années, sera-t-il encore possible d’être diabétique sans être connecté ? Pas si simple, avertit le Pr Alfred Penfornis : « La e-santé et les outils connectés vont à mon sens aider les patients qui prennent déjà soin de leur santé et de leur diabète. Peut-être obtiendront-ils une amélioration supplémentaire de leur équilibre glycémique et de leur confort de vie avec moins de déplacements, des contacts plus nombreux et plus performants avec les professionnels de santé ». Mais les personnes qui échapperont à la technologie seront probablement celles qui sont déjà mal équilibrées ou dans le déni de leur diabète et pour lesquelles la priorité restera l’accompagnement psycho-social. Pour un certain nombre d’entre eux cependant, ces outils seront à même de les réconcilier avec leur diabète et de les aider à mieux vivre les contraintes liées à la maladie chronique.

 « L’e-Santé fera véritablement partie du quotidien des diabétiques lorsque les personnes atteintes seront elles-mêmes issues de la génération Z, nées avec le numérique, prédit le Dr Didier Mennecier du site medecingeek.com. Pour l’instant, en caricaturant, un monde sépare le diabétique de type 1, jeune et technophile, de celui de type 2, plus âgé, sous antidiabétiques oraux ou tardivement mis à l’insuline et resté au carnet "papier" ».

 

Hélène Joubert