Dans son bureau de Caen, une lumière d’automne filtrant par les larges baies vitrées, le neuropsychologue Francis Eustache s’étonne du retentissement médiatique international du programme de recherche 13-Novembre qu’il codirige avec l’historien Denis Peschanski depuis dix ans. « Cet intérêt qui dépasse nos frontières illustre le caractère unique de ce traumatisme collectif et des résultats que nous avons mis à jour avec les personnes directement touchées, les témoins proches des événements et des personnes qui les ont vécus à distance », témoigne le chercheur. Les deux spécialistes, qui avaient travaillé sur le trauma chacun dans leur domaine, se sont rencontrés au Mémorial de Caen. « Ce programme est une première mondiale », renchérit Denis Peschanski, expert de la Seconde guerre mondiale.
Quelques jours après les attentats de novembre 2015, le président du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) Alain Fuchs exhortait les chercheurs à déposer des appels à projets, pour combattre la terreur par la raison. Début janvier, à l’issue d’une réunion de plusieurs heures entre les trois hommes, le projet est quasiment ficelé. Porté par le CNRS et l'Inserm pour le volet scientifique et par l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne pour l’administratif, le Programme 13-Novembre commencé en mai 2016 pour douze ans, est financé par l'Agence nationale de la recherche (ANR) et rassemble 57 partenaires et soutiens.
Une plasticité hypothalamique chez les résilients
Que révèlent les heures d’écoute, d’entretiens filmés et de consultations réalisées avec près de 1 000 personnes, et pour 180 d’entre elles, les IRM cérébrales couplées ? « Contrairement à ce qui faisait consensus, nous avons découvert que le phénomène de perte de contrôle des intrusions, des images récurrentes – forme d’hypermnésie avec des souvenirs vécus comme présent - qui est au cœur du trouble de stress post-traumatique (TSPT), est “plastique”, comme le montre l’imagerie cérébrale, explique Francis Eustache. En effet, les personnes chez lesquelles un TSPT se chronicise, l’hypothalamus perd en densité de matière grise et en volume. Chez celles qui entrent en résilience, la remise en place de ces mécanismes cérébraux de contrôle des souvenirs intrusifs précède une redensification et une reprise de volume de l’hypothalamus. » Bien que les causes de ces mécanismes ne soient pas encore connues, ce changement de paradigme ouvre de nouveaux horizons de recherche et de soin.
En termes de compréhension des liens entre mémoires individuelles et collectives, ce programme est aussi riche d’apports nouveaux. « D’une part du fait du nombre de personnes touchées concernées par un seul événement aux différents lieux, explique Denis Peschanski, mais surtout parce qu’il est rare d’aborder l’histoire sous l’angle de la psyché, souvent laissée aux neuroscientifiques. Or, il me semblait impossible de comprendre pleinement ce qui se passe dans la mémoire collective sans prendre en compte les dynamiques cérébrales mémorielles, et inversement. » Les outils textométriques utilisés dans l’étude ont aussi permis de montrer que les mots du trauma avaient un genre (les femmes utilisent un vocabulaire de la parentèle et du relationnel, les hommes recourent au commentaire politique) ou que les mots « guerre » et « peur » étaient davantage représentés chez les plus éloignés des lieux directs des attaques… Ou encore que les oubliés des commémorations sont plus touchés par des TSPT chronicisés.
Vers des thérapies plus ciblées
Le volet Remember du programme 13-Novembre vise à mieux comprendre le TSPT alors qu’en 2015, la recherche clinique sur le psychotraumatisme était encore peu développée en France. « Le TSPT n’émerge comme maladie psychique qu’à la fin des années 1970 aux États-Unis, dans le double contexte des retours de vétérans du Vietnam et du mouvement féministe contre le viol, rappelle Denis Peschanski. Lors des attentats de la rue Copernic en France, on ne se pose pas encore la question des blessés psychiques. Il faut attendre 1995 pour voir de nouvelles structures apparaître, les cellules d’urgence médico-psychologiques (CUMP). Aujourd’hui, après un accident de la route important ou une agression dans un collège, une CUMP intervient sur-le-champ. Ce fut le cas, plus massivement évidemment, le 13 novembre, la mairie du XIe fut ouverte immédiatement pour accueillir ces CUMP et donc les rescapés et les familles endeuillées. » La prise en charge initiale est en effet déterminante pour l’évolution ultérieure.
Les chercheurs attendent du volet 13-Novembre de nouvelles pistes thérapeutiques. « On a des protocoles qui se sont développés comme les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) ou l’EMDR, mais il manquait encore une connaissance précise de ce TSPT, complète Francis Eustache. Nous ne sommes certainement pas les seuls à avoir cette approche, mais par son ampleur et par sa dimension longitudinale, notre étude permet des avancées sensibles. »
Après des travaux sur les mécanismes de contrôle de la mémoire au niveau du cortex préfrontal, les prochaines publications sur le rôle d’un récepteur cérébral particulier (appelé « GABA alpha 5 »), principalement localisé au sein de l’hippocampe et qui pourrait être impliqué dans l’oubli, devraient fournir des réponses riches de débouchés cliniques potentiels, espèrent les chercheurs.
Dr Vincent Pradeau (Avenir Spé) : « Les spécialistes libéraux sont mobilisés et remontés comme jamais ! »
Le pilotage de précision des grossesses sous immunosuppresseurs
Sarcoïdose : souvent thoracique, mais pas que
Savoir évoquer une dermatose neutrophilique