LE QUOTIDIEN : Quel est le rôle d’Unitaid hors période de Covid ?
MARISOL TOURAINE : La mission historique d’Unitaid est d’apporter des réponses concrètes aux problèmes d’accessibilité des traitements contre le VIH, la tuberculose et le paludisme dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Nous identifions les obstacles d’accès à la santé et expérimentons des programmes qui sont développés ensuite à plus grande échelle avec nos financeurs partenaires et les pays. Nous avons commencé en rendant accessibles ces traitements : cela revient à 60 euros pour un an par personne en Afrique par exemple, contre plus de 10 000 en Europe ! Nous avons continué en créant un nouveau marché pour les diagnostics et les traitements pédiatriques des infections à VIH.
Comment les pays dans lesquels vous agissez sont-ils affectés par la pandémie actuelle ?
On a tendance à oublier que les autres maladies continuent d’y sévir : les épidémies se cumulent et les vulnérables le deviennent encore davantage. On sait déjà que le dépistage de la tuberculose va reculer de 10 ans. Nos programmes ont été déstabilisés par la pandémie. Beaucoup d’agents sont tombés malades ou n’ont pas pu accéder aux médecins à cause des mesures de confinement ou de la saturation des hôpitaux. Mais Unitaid continue d’investir, et récemment pour la santé des femmes, dans l’hémorragie du post-partum mais aussi le cancer du col.
Entre 2020 et 2025, il y aura 150 000 morts du VIH en plus et autour de 300 000 infections supplémentaires, et pour la tuberculose, c’est 1,5 million de décès supplémentaires et trois millions de cas en plus. Ces estimations datent de l’été dernier et les statistiques qui nous parviennent en ce moment semblent indiquer que les chiffres seront en fait plus dramatiques ! Pour le paludisme, nous allons revenir au niveau de décès de l’année 2000. L’impact de l’épidémie va être durable.
Comment Unitaid a réagi à la pandémie ?
Au début de l’épidémie de Covid, nous avons dit, dès le mois de mars 2020, que nous ne pouvions pas abandonner les pays à bas revenu à leur sort. Notre « mantra », c’est qu’aucun pays n’est en sécurité tant que tous ne le sont pas. Les pays occidentaux ont tout intérêt à ce qu’on lutte efficacement contre l’épidémie dans ceux en développement, ce n’est pas uniquement de la solidarité humanitaire : la sécurité globale dépend du contrôle de l’épidémie dans chaque pays.
Notre première action a été la commande de 120 millions de tests de diagnostic rapide, et dès le mois de juillet, nous avons sécurisé l’achat de trois millions de doses de dexaméthasone. Nous avons mis en place une réponse partenariale qui inclut le renforcement des systèmes de santé, car il ne suffit pas de larguer des caisses de médicaments et de matériel sur un tarmac pour qu’ils arrivent jusqu’au patient.
Aujourd’hui, nous lançons un appel : nous avons besoin de 22 milliards de dollars supplémentaires pour que les diagnostics, les vaccins et les traitements soient accessibles partout et à tous. Les gouvernements sont mobilisés par la crise dans leurs pays, mais à l’échelle de la planète, c’est un objectif largement atteignable, quand on pense aux milliers de milliards des plans de relance !
Quels sont les besoins spécifiques des pays en développement aux prises avec le Covid-19 ?
Ils ont besoin de tout : oxygène, dexaméthasone, vaccins… Mais on ne peut pas répondre aux besoins de la même manière que dans les pays riches. Les appareils et les tests de dépistage et de monitoring doivent pouvoir être utilisés par du personnel peu ou pas formé, et les chaînes de distribution doivent résister aux hautes températures. Ce sont les mêmes défis que nous rencontrons depuis des années sur nos autres programmes.
Nous devons aussi travailler à l’organisation des systèmes de santé. Nous essayons de créer des réseaux de centres de santé pour que l’information circule et pour éviter que les patients aillent dans la capitale ou les grandes villes et qu’on les perde de vue ensuite.
L’OMS a récemment lancé une alerte sur la disponibilité en oxygène pour les pays à ressources limitées. Quelle est la situation ?
Chaque jour, environ 500 000 personnes ont besoin de plus d’un million de bouteilles d’oxygène. C’est gigantesque, même si les pays africains produisent de l’oxygène. Depuis un an, les tensions y sont très vives, car la nouvelle vague de Covid y est plus violente que la première en 2020. Unitaid a pris la tête d’une coalition pour l’accès à l’oxygène : pour les 20 premiers pays dont nous avons évalué les besoins, il faudrait 90 millions de dollars. Nous en avons apporté 20 immédiatement.
La production locale est très limitée, même si les pays africains essaient de mettre en place des usines. Dans des centres de santé rustiques et isolés, des concentrateurs à oxygène sont installés pour couvrir localement les besoins, tandis que nous distribuons dans le même temps des oxymètres de pouls.
Comment jugez-vous le comportement des entreprises pharmaceutiques pendant cette crise en ce qui concerne la fourniture des pays du Sud ?
Elles ont été diverses dans leurs réactions et leurs positionnements. Certaines se sont engagées à proposer des réponses peu coûteuses, d’autres non. Beaucoup ont été remarquables en ce qui concerne la recherche. La difficulté, c’est la production qui n’a pas suivi. La pénurie et la course nationale aux vaccins ont favorisé les plus offrants.
Malgré les engagements de certains chefs d’État [dont Emmanuel Macron en mai 2020 N.D.L.R], la communauté internationale n’a pas pesé suffisamment pour que les vaccins soient des biens publics mondiaux. Les pays du Nord avaient pourtant tous les leviers pour le faire : les vaccins ont été mis au point grâce à de l’argent public, la performance des entreprises a été rendue possible grâce à l’engagement massif des États. Ils étaient en position d’imposer que l’accès aux traitements soit possible partout dans le monde. Au lieu de cela, les États se sont focalisés sur leur propre approvisionnement au meilleur prix et le plus vite possible.
Les vaccins ont été utilisés comme des armes géopolitiques. En matière de santé, le multilatéralisme est-il en danger ?
Le vaccin chinois est distribué massivement, mais son efficacité semble limitée. Sachons donc raison garder ! Par ailleurs, on peut fournir des vaccins et des produits de santé mais, comme je l’ai dit plus tôt, ce genre de démarche a une portée limitée si cela ne s’accompagne pas d’une volonté politique visant à renforcer les systèmes de santé. Prenons l’exemple de Covax, qui n’est pas encore un succès à ce stade, mais pas non plus l’échec que certains se plaisent à décrire. Ce programme prévoit de fournir deux milliards de doses de vaccins contre le Covid-19 dès cette année. D’ici à la fin du mois de juin, 300 millions de doses auront été livrées. Mais il faut encore que des campagnes de vaccination soient organisées pour qu’elles puissent être administrées. Et que la communauté internationale s’engage résolument.
Unitaid, comme le Fonds mondial ou le Gavi qui ne s’occupe que de vaccins, mettent en place des actions concrètes et opérationnelles. Nous incarnons un multilatéralisme de projets. L’enjeu aujourd’hui n’est pas de savoir si nos organisations sont concurrencées, mais si la communauté internationale est prête à agir, à faire preuve de leadership politique. Un de mes grands regrets concerne la faiblesse politique de l’Union européenne, pas seulement vis-à-vis de ses citoyens mais aussi en ce qui concerne sa capacité à incarner la solidarité en direction des pays du Sud.
Par ailleurs, des chefs d’État comme Angela Merkel ou Emmanuel Macron se sont exprimés, mais où était l’Organisation des Nations unies (ONU) ? Nous voulons apporter des solutions au plus grand nombre de gens possible. Il nous faut pour cela des structures et des institutions politiques fortes. Or pour le moment, l’ONU est faible, et si le directeur de l’Organisation mondiale de la santé peut alerter, il n’a pas les ressources ni les pouvoirs d’investigation nécessaires.
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