À peine retombée la colère autour de la loi de financement de la Sécu, les médecins libéraux réagissent à une nouvelle attaque contre leur indépendance professionnelle, en tout cas perçue comme telle.
En affirmant chez nos confrères d’Egora que « le médecin est dans une situation atypique : c'est la seule personne en France à pouvoir prescrire de l'argent public sans contrôle », Éric Chenut, président de la Mutualité française (FNMF), a suscité l’indignation de la profession, en commençant par l’Ordre des médecins, garant de l’éthique.
« À qui croyez-vous parler ? », recadre le Cnom dans un communiqué rageur. Pour l’institution ordinale, « opposer la liberté de prescription à la nécessaire efficience du système revient à méconnaître profondément ce qu'est l'acte médical : un acte intellectuel complexe, fondé sur une expertise acquise après 10 à 15 années d'études et de formation, encadré par un cadre déontologique strict et déjà soumis à de nombreux contrôles, référentiels et recommandations de bonnes pratiques ». « Prescrire, c’est réaliser un acte clinique personnalisé, construit pour un patient et dans un contexte singulier, en tenant compte de son histoire médicale, de ses comorbidités, de ses vulnérabilités et de son parcours de soins », insiste l’Ordre des médecins. La prescription « ne relève ni d’un automatisme, ni d’un processus standardisé, ni d’une logique algorithmique. Elle engage la responsabilité individuelle du médecin tout au long de sa vie », ajoute l’instance présidée par le Pr Stéphane Oustric.
Rôle non substituable
Autre point de friction : le partage des tâches et l’évolution des compétences. « Soit on continue de penser que tout passe par le médecin, soit à un moment donné on regarde la réalité des pratiques », avance Éric Chenut. La Mutualité défend la notion d’équipes de soins traitantes afin d’alléger la charge des médecins et d’enrayer la désertification médicale. Mais selon le Cnom, « le rôle du médecin ne peut être substitué sans risque majeur pour la sécurité des patients, la pertinence des décisions thérapeutiques, la cohérence du parcours de soins et la relation de confiance indispensable entre soignants et citoyens ». Lors de ses vœux pour 2026, le Pr Stéphane Oustric, président de l’Ordre des médecins, avait précisément rappelé que « les médecins ne sont pas des techniciens ». « Arrêtez de laisser penser qu'un médecin peut être fragmenté en petits bouts. Arrêtez de faire penser que d'autres pourraient faire ces petits bouts », avait-il déclaré.
Du côté des généralistes, MG France renvoie la balle dans le camp des mutuelles. Si le syndicat partage avec la Mutualité « l’obligation d’optimiser la dépense de santé, qu’elle soit financée par de l’argent public ou des cotisations individuelles », il affirme que « contrairement aux contrats d'assurance, chaque patient que le médecin généraliste prend en charge est différent du patient suivant », ce qui rend « complexe de normer les pratiques ».
À l’inverse, tacle le syndicat de généralistes, « il devrait être possible de pouvoir comparer facilement les pratiques assurantielles pour que chaque contributeur sache précisément ce qu'il finance par ses cotisations ». Le syndicat égratigne au passage la mission en cours sur l’articulation entre assurance-maladie obligatoire (AMO) et complémentaire (AMC) et assure qu’il s’opposera à tout démantèlement de notre modèle au profit d’assureurs privés…
« Solvabilité confortable »
Dans une tribune, la Fédération des médecins de France (FMF) contre-attaque également sur le terrain des frais de gestion des complémentaires santé, qui ont collecté 46,5 milliards d’euros de cotisations pour 36,8 milliards d’euros de prestations versées en 2024 (soit 79 %). Le tout avec des fonds propres supérieurs aux minima réglementaires, « signe d’une solvabilité confortable », estime la FMF. Se présentant comme « la victime d’un désengagement de l’Assurance-maladie », la Mutualité omettrait de rappeler que ce désengagement « est aussi devenu un modèle économique, fondé sur la multiplication des garanties, des surcomplémentaires, et des mécanismes de sélection indirecte », pointe la FMF. Dans ce contexte, cibler les prescriptions prétendument « hors de contrôle » des médecins constitue une lecture « erronée et réductrice » du fonctionnement de notre système de santé. La centrale déplore une rhétorique qui « oppose artificiellement médecins, assurés et acteurs de la protection sociale ».
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