« Dès mes premiers stages, j’ai senti des mains qui ont commencé à dévier, des regards se poser quand je me penchais pour faire un soin, témoigne une infirmière. Ce sont des choses qui peuvent être subtiles ou appuyées, mais qui peuvent surtout casser la relation au patient ». Cet extrait d’un témoignage recueilli lors de la consultation nationale conduite par l’Ordre des infirmiers (ONI) en 2024, figure parmi un corpus solide relatif aux VSS subies par les infirmières.
Dès 2023, l’instance ordinale a instauré un observatoire de la sécurité des infirmiers et des infirmières, plateforme de recueil des actes de violence afin d’objectiver un phénomène massif qui touche les quelque 600 000 infirmiers français. « Il n’est pas ici question d’impressions subjectives mais de données robustes pour mettre en chiffre les violences qui touchent lourdement notre profession », explique Samira Ahayan, secrétaire générale de l’Ordre infirmier. De fait, entre début 2023 et fin 2025, 2 301 signalements de violence ont été recueillis via cette plateforme. Quant au nombre de signalements auprès de l’observatoire, il progresse fortement : 904 en 2025, contre 599 en 2023. La très grande majorité des déclarations émanent d’infirmières (81 %).
4 infirmières sur 10 sont confrontées à des gestes à caractère sexuel lors de soins à domicile
Mais désormais l’Ordre a décidé de changer de braquet avec une large campagne de sensibilisation sur la thématique particulière des VSS réclamant la tolérance zéro. Diffusée sur les réseaux sociaux, dans les établissements de santé, les cabinets libéraux et autres structures de soins à domicile et instituts de formation, elle souligne la gravité de la situation, chiffres à l’appui : « 3 infirmières sur 10 subissent des avances de patients », « 1 étudiante infirmière sur 4 subit des comportements sexistes ou des violences sexuelles durant sa formation initiale », « 1 homme infirmier sur 4 est victime de violences sexistes et sexuelles » et « 4 infirmières sur 10 sont confrontées à des gestes à caractère sexuel lors de soins à domicile ».
L’un des objectifs de cette campagne concerne précisément la sensibilisation des patients, qui représentent environ la moitié des auteurs présumés de violences. Pour les victimes, un QR code renvoie vers une page web avec un numéro d’urgence, les procédures de signalements et le contact de référents. Les affiches interpellent également les témoins. Depuis l’adoption de la loi Pradal en juillet qui alourdit les sanctions pénales en cas d’agression d’un soignant, les établissements de santé et l’Ordre peuvent déposer plainte pour la victime.
Réflexions inappropriées, outrages et agressions
Toutes situations confondues, 49 % des infirmières et infirmiers déclarent avoir été victimes de VSS, selon une vaste enquête de l’ONI en 2024 (21 000 répondants). Un large éventail de violences ont été rapportées lors de cette consultation : des réflexions inappropriées et dégradantes (39 % des répondants), des outrages sexistes (21 %) ; des agressions sexuelles (4 %) et même des viols. Dans un cas sur trois, ces violences ont eu un impact sur la santé des victimes.
Le continuum des VSS s’étend de mots injurieux glissés à l’oreille jusqu’aux gestes déplacés. « Nous souhaitons instaurer une tolérance zéro à l’égard de ce type de comportements », recadre Alain Desbouchages, président de l'Ordre infirmier. De manière plus générale, « toutes ces violences doivent être dénoncées et jugées, ajoute-t-il. Il y va de la sécurité et de la dignité des infirmiers et infirmières mais également de l’accès aux soins et de la stabilité de notre système de santé. » Dans un contexte de pénurie de ressources humaines, 12 % des infirmières qui se déclarent victimes ont changé de secteur d’activité ou de mode d’exercice.
136 référents violence
« La question n’est plus de savoir si ces actes existent mais ce que nous allons mettre en place », tranche Samira Ahayan. Et la riposte a déjà commencé. Lorsqu'une victime effectue un signalement, l’Ordre infirmier propose un « accompagnement de pair à pair » par l'un de ses 136 référents violence (des élus formés). « Mon rôle est d’abord d’écouter, dans un cadre confidentiel et sans jugement. Ensuite, j’analyse la situation et j’oriente vers les structures et soutiens adaptés, en fonction des besoins individuels », explique Laure Maestrello, référente au sein de l’Ordre de l’Hérault. Un partenariat a été scellé entre l’ONI, la Miprof (mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains) sous le parrainage de la DGOS (ministère), pour prendre en charge la formation de ces référents.
Surtout, pour éviter la « double peine » des infirmières intervenant à domicile, l’Ordre souhaite modifier le code de déontologie infirmier pour y inscrire « un droit de retrait » immédiat, permettant aux professionnels agressés de se retirer de la continuité des soins. Le président de l’institution ordinale, Alain Desbouchages, défend également la généralisation d’un dispositif d’alerte expérimenté en Meurthe-et-Moselle, permettant de communiquer le numéro de téléphone aux forces de l’ordre en cas de danger. Toujours pour protéger les infirmières, l'Ordre souhaite généraliser les conventions territoriales avec la police et la justice.
« Et pour ne pas dissuader les infirmiers et infirmières de porter plainte, il faut aussi protéger leur vie privée », insiste-t-il. Sur les documents de soins, la mention de l’adresse du professionnel est désormais proscrite. Seulement 2 % des victimes ont déposé une plainte.
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