Ces anesthésistes qui tentent de réduire leur empreinte sur le climat

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Publié le 12/11/2021
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Chaque année, des centaines de milliers de tonnes de déchets et de gaz à effet de serre sont produits au cours d’opérations chirurgicales en France. Un bilan que des médecins tentent de corriger par une utilisation plus raisonnée des gaz d’anesthésie et le recours aux produits non jetables et au recyclage.
Le sévoflurane et le desflurane utilisés durant l’anesthésie sont de puissants gaz à effet de serre

Le sévoflurane et le desflurane utilisés durant l’anesthésie sont de puissants gaz à effet de serre
Crédit photo : GARO/PHANIE

Le bloc chirurgical est un gouffre de matières premières et une puissante source d’émission de gaz à effet de serre. Partant de ce constat, le comité Développement durable de la Société française d’anesthésie et de réanimation (SFAR) s’est attaqué à deux chantiers majeurs : la réduction des quantités de déchets jetés à chaque intervention et celle des gaz anesthésiants relâchés dans l’atmosphère.

« Pour maintenir l’anesthésie générale, les malades respirent en continu des gaz qui sont entièrement rejetés dans l’atmosphère, car très peu métabolisés par le patient », explique le Dr Jean-Claude Pauchard, médecin anesthésiste à Biarritz et membre du comité Développement durable de la SFAR. Or, il s’agit de très puissants gaz à effet de serre : le sévoflurane, un gaz halogéné, a un pouvoir de réchauffement global 130 fois supérieur à celui du CO2, tandis que celui du desflurane l’est 2 540 fois plus. Des gaz comme le protoxyde d’azote sont non seulement à effet de serre mais détruisent aussi la couche d’ozone.

De simples ajustements des pratiques

Faute de mécanismes généralisés de recapture des gaz, les membres de la SFAR misent sur la sobriété, en réduisant les débits de gaz frais à moins d’un litre/minute, ce qui suffit à diviser par quatre ou cinq la quantité relâchée dans l’atmosphère. « On peut aussi utiliser des masques respirateurs modernes qui divisent par deux à trois la consommation », poursuit le Dr Pauchard.

Dans une étude à paraître, le Dr El Mahdi Hafiani, président du comité Développement durable de la SFAR, dresse le bilan de plusieurs années d’actions similaires à l’hôpital Tenon (AP-HP). Entre 2014 et 2020, la consommation annuelle de desflurane y est passée de 324 flacons à zéro, tandis que celle de sévoflurane a chuté de 543 à 391 flacons. Cela représente une baisse de 97 % des émissions de gaz à effet de serre en équivalent CO2 (de près de 806 tonnes à 18,41 tonnes). « Cela ne nous a pourtant demandé que des ajustements minimes de nos pratiques », commente-t-il. Précisons que l’année 2020 a été marquée par un notable ralentissement de l’activité chirurgicale lié à la pandémie de Covid-19.

Sous l’impulsion de la SFAR, qui publiera en septembre 2022 des recommandations sur la manière de gérer les gaz les plus polluants, plusieurs autres centres hospitaliers ont supprimé le desflurane de leurs étagères. « À Bordeaux, nous avons réduit de 36 % notre consommation de gaz d’anesthésie, complète le Dr Pauchard. Un chiffre à comparer au 20 % de diminution d’émissions en moins requis par le protocole de Kyoto en 2020. »

Les anesthésistes n’hésitent pas à mettre en avant l’argument économique pour convaincre leurs tutelles d’agir. Au centre hospitalier Princesse-Grace de Monaco, la Dr Laure Bonnet revendique « une économie de 68 000 euros sur un an et demi ».

Il reste des marges de manœuvre à explorer, principalement au niveau de la recapture des gaz d’anesthésie. Le Dr Hafiani espère beaucoup d’un dispositif de récupération des effluents dans des bonbonnes de charbon de noix de coco mis au point par le laboratoire Baxter. Le Comité pour le développement durable en santé (C2DS) a organisé la rencontre entre Baxter et des fabricants de masques pouvant être adaptés au dispositif. « Le problème qui se pose maintenant est de savoir ce que l’on fait du gaz récupéré, questionne le Dr Hafiani. L’industriel a le droit de vendre du gaz anesthésiant qu’il fabrique mais pas le gaz qu’il récupère. Est-ce qu’il va le décomposer ? Le stocker ? »        

Sortir du tout- jetable

Autre piste : les lames de laryngoscopes, devenues jetables avec la crise de la vache folle. « Vingt ans après, nous n’avons absolument aucune preuve de la transmission du prion de cette manière, se désole la Dr Bonnet. Et pourtant, 70 % des établissements utilisent des lames jetables fabriquées au Pakistan ou aux États-Unis et qui nécessitent d’être portées à 700 °C pour être détruites. »

Selon les données 2010 de l’Agence nationale d’appui à la performance, les blocs opératoires produisent environ 30 % des 700 000 tonnes de déchets hospitaliers français annuels. Un unique bloc opératoire produit environ 2 500 kg de déchets chaque année. Une lame non jetable et recyclable remplace 1 250 lames jetables au cours de son existence, soit un intérêt écologique évident. « La contrepartie est qu’il faut remettre en place une logistique de décontamination, reconnaît la Dr Bonnet. Il y a aussi un risque d’opacité de la fibre optique si on ne brosse pas correctement lors du nettoyage. » Rien qu’à l’hôpital de Monaco, le passage aux lames de laryngoscopes non jetables a permis d’éviter 275 kg de déchets annuels.

Essor du « reprocessing »

D’autres sources de déchets sont dans le collimateur de la SFAR : les masques jetables, les surblouses, les fils de sutures, les bouteilles de gaz en inox, les canettes en aluminium, le cuivre des bistouris, etc. Des chercheurs du CNRS à l’université Grenoble-Alpes ont récemment présenté des données (1) démontrant qu’il est même possible de laver puis autoclaver, ou de laver puis stériliser par irradiation, des masques jetables en polypropylène sans pour autant compromettre leur intégrité et leur capacité filtrante.

Le « reprocessing » a suscité un regain d’intérêt avec la crise sanitaire. « La réutilisation d’objets à usage unique est déjà une norme dans plusieurs pays, des règlements européens le permettent, mais nous avons pas mal de retard en France, explique Rudy Chouvel, du pôle Développement durable de la Fédération hospitalière de France (FHF). Pendant la crise Covid, le manque de matériel et d’équipements de protection individuelle nous a obligés à nous y mettre. » En avril 2020, un avis de l’Agence du médicament (ANSM) a autorisé la désinfection et la réutilisation des lames de laryngoscope.

(1) J. P. Alcaraz et al., Chemosphere, à paraître en février 2022, volume 288, part 1

Damien Coulomb

Source : Le Quotidien du médecin