Les effluents, angles morts de la transition

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Publié le 20/03/2025
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L’eau engendrée par les soins contient des détergents, des désinfectants et des résidus de médicaments. Elle est rejetée dans le réseau : une pollution invisible qui ne semble pas encore émouvoir.

Rien ne garantit l’efficacité des stations

Rien ne garantit l’efficacité des stations
Crédit photo : PHANIE

Quelques études commencent à alerter sur la pollution des eaux par les soins. Un exemple emblématique en hépatogastroentérologie est celui des endoscopes. « Entre 60 et 80 litres d’eau sont nécessaires pour désinfecter un endoscope, précise le Pr Mathieu Pioche (Hospices Civils de Lyon). Cette eau est ensuite rejetée dans le réseau, mais avec une acidité accrue : d’un pH d’environ 5, elle ressort à 4. Cette acidification est due aux produits de désinfection, principalement de l’acide peracétique. Or, l’acidification des milieux est une pollution aux multiples conséquences, toutes dramatiques. »

80 L

d’eau peuvent être pollués par la désinfection d’un endoscope

Comme il n’est pas question de revenir aux modèles d’endoscopes jetables (1), les industriels travaillent sur des laveurs plus économes en eau (- 30 % pour certains modèles) ou à double cuve. Il aura aussi fallu l’intervention de la Direction générale de l’offre de soins, fin 2024, pour que la France n’impose plus deux cycles de lavage, réduisant la consommation en eau de 20 litres.

Avec un million de coloscopies réalisées chaque année en France, les litres d’eau ainsi économisés se comptent en millions. « Mais au-delà des améliorations techniques, la bonne gestion du matériel en amont est déjà essentielle, pointe le Pr Pioche, en choisissant le bon endoscope dès le départ. »

Le 5-fluorouracile, détectable jusqu’au pôle Nord

Avec le méthotrexate et les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), les chimiothérapies anticancéreuses, en particulier le 5-fluorouracile, ont fait l’objet d’études en raison de leur empreinte environnementale. Le 5-FU est mesurable dans l’eau, y compris au pôle Nord. Son écotoxicité a été observée sur la reproduction des moules dans les estuaires des grandes villes (2).

Dans le domaine hospitalier, la prise en compte des résidus médicamenteux dans les rejets n’a pas encore la même visibilité que d’autres formes de pollution. « Actuellement, aucune évaluation approfondie ne permet de mesurer précisément leurs effets et mes tentatives d’investigation rencontrent des blocages inhabituels », regrette Mathieu Pioche.

Mes tentatives d’investigation rencontrent des blocages inhabituels

Pr Mathieu Pioche

Un autre exemple est l’impact des polyéthylène glycols (PEG) des préparations coliques (qui ont un poids moléculaire d’environ 3 350 daltons). « Au-delà de 4 000 daltons, même les milieux enrichis ne parviennent plus à les dégrader, indique le Pr Pioche (3). À 3 500 daltons, le PEG est probablement partiellement dégradé en métabolites, sans qu’on puisse connaître leur devenir après évacuation dans les eaux usées, ni leur impact environnemental. Aucun industriel ne souhaite s’y impliquer. Fabien Esculier, chercheur de l’École des Ponts ParisTech au laboratoire Eau, Environnement et Systèmes Urbains, qui intervient lors de ces JFHOD 2025, me faisait remarquer que, même si les stations d’épuration parvenaient à dégrader tous les PEG — ce qui n’est pas certain — une partie du problème resterait entière : entre 10 et 20 % des logements français ne sont pas raccordés à une station d’épuration. »

(1) Pioche M et al. Gut. 2024;73(11):1816-22
(2) Kleinert C et al. Comp Biochem Physiol C Toxicol Pharmacol. 2021;244:109027
(3) Marchal R et al. Inter Biodeter & Biodegrad. 2008(62)4:384-90

Hélène Joubert

Source : Le Quotidien du Médecin